Jusqu’au début des années 2000, les représentants des pouvoirs publics en région Paca se flattaient volontiers de constater que même si le nombre d’exploitations agricoles diminuait, il fallait tout de même convenir du fait que la concentration des exploitations (nommée improprement modernisation) assurait le maintien des surfaces cultivées. Ce qui pour une certaine part était vérifié à cette époque.
Les résultats des enquêtes statistiques effectuées entre 2000 et 2005 (enquêtes structure et recensement agricole) publiés récemment par Agreste [lien, voir la page Paca] montrent que cet optimisme de rigueur est désormais à conjuguer au passé.
La concentration des exploitations de fruits et légumes se poursuit inexorablement, mais devant la véritable hécatombe de petites et moyennes exploitations qui s’opère notamment depuis 2002, elle n’est aujourd’hui plus en mesure - comme n’a jamais cessé d’alerter le Modef – de permettre le maintien des surfaces cultivées.
Au moment même où la commission de Bruxelles rend publique sa proposition de réforme de l’Organisation Commune de Marché fruits et légumes pour accélérer la concurrence, il n’est pas inutile de porter à la connaissance de tous les statistiques issues de ces enquêtes, afin de rappeler la situation des filières régionales concernées, cela d’autant qu’aucun bilan chiffré détaillé et concret de l’OCM précédente n’a été effectué par les rédacteurs des nouvelles propositions européennes.
Fruits, légumes, horticulture en région Paca : tous les secteurs sont touchés
Ces données statistiques montrent à l’évidence qu’aucun secteur ne résiste à la vague de disparition des terres cultivées liée à celle des exploitations familiales qui s’est accélérée à partir de 2002. Seul celui de l’olivier enregistre une augmentation de ses surfaces entre 2000 et 2005 (+1345 ha et +13%), sous l’impulsion du plan de relance volontariste initié par les pouvoirs publics français en 1997. Encore doit on relativiser la portée de cette évolution, puisque le nombre d’exploitations cultivant de l’olivier se maintient difficilement autour de 2000, traduisant une forte concentration de la production (+34%).
Hormis le cas particulier de l’olivier, ce sont les cultures fruitières qui payent le plus lourd tribu à la disparition des surfaces cultivées (-4496 ha et moins 13% entre 2000 et 2005) avec deux secteurs particulièrement touchés : poires (-1254 ha et -28%) et pommes (-3169 ha et -23%). Mais les autres grands secteurs fruitiers régionaux (raisins de table, -856 ha et -16%, cerisiers, -516 ha et -14%, pêchers et nectariniers, -525 ha et -12%) qui n’ont pourtant pas connu de plan d’arrachage massif comme pour la poire ou la pomme, n’en sont pas moins également fortement concernés.
Les surfaces en légumes de la région Paca perdent pour leur part un total de 1707 ha (-14%) entre 2000 et 2005, mouvement surtout sensible dans le secteur du plein champ (qu’il soit orienté sur les marchés du frais ou sur celui de la transformation, ce dernier secteur voyant même ses surfaces cultivées divisées par 2). La forte concentration qui s’opère dans le secteur serriste (+25%) au prix de la disparition de 20% du nombre de producteurs, ne permet pas plus qu’un simple maintien des surfaces cultivées.
L’horticulture (fleurs et pépinières) poursuit une évolution déjà fortement entamée dans le secteur floral depuis de nombreuses années, pour atteindre un total de seulement 1501 ha en culture en 2005 (-10% par rapport à 2000) avec une très forte diminution des surfaces sous serre (-129 ha et -22%) tandis que l’horticulture de plein champ, ordinairement située loin de la pression immobilière des grands centres urbains, reste relativement stable autour de 1000 ha.
Au total, la région Paca a perdu entre 2000 et 2005 3001 exploitations fruitières, légumières ou horticoles (-25%), cette évolution portant dans plus de 90% des cas sur les petites et moyennes structures, comme en témoigne d'autre part l’augmentation de la taille moyenne des exploitations concernées (de 4,17 ha en 2000 à 4,80 ha en 2005 soit +15%). On le voit bien par ailleurs, la concentration des exploitations n’empêche plus un recul global des surfaces cultivées. Ce recul est considérable pour l’ensemble des filières fruitières, légumières et horticoles de la région Paca (-6728 ha au total et -13%), et cela sur une période courte de seulement 5 ans. Rappelons que ces secteurs se situent avec la viticulture parmi les secteurs clés de l’agriculture régionale.
La disparition des petits et moyens exploitants est gravement dommageable pas seulement pour l’agriculture
Dans le contexte actuel, nombreux sont ceux qui fondent aujourd’hui des espoirs sur le bio et les ventes de proximité (« circuits courts ») pour enrayer cette évolution.
Certes, ces pratiques culturales et commerciales alternatives se développent depuis quelques années (vente à la ferme, paniers paysans,….) et il ne s’agit pas de nier leur intérêt et leur utilité. Il est d’ailleurs indispensable que les pouvoirs publics les soutiennent beaucoup plus et leur donnent les moyens indispensables pour continuer d’exister et de se développer, en les soustrayant notamment de la main mise croissante des intérêts financiers des intervenants internationalisés de l’agrobusiness et de la distribution.
Mais les statistiques 2000/2005 le montrent clairement, cela ne peut et ne pourra suffire. Pour une région fruitière et légumière majeure comme l’est la région Paca, l’enjeu va bien au delà : Il est indispensable de soutenir l’ensemble des petites et moyennes exploitations car en définitive, ces niches et pratiques nouvelles restent - qu’on le veuille ou non – marginales, et ne seront pas en mesure de résoudre les graves problèmes auxquels les filières fruits, légumes et horticoles régionales sont confrontées : ouverture sans limite des frontières, exacerbation de la concurrence des produits bas de gamme à bas prix, domination sans partage des grands groupes du négoce, de la distribution et de l’agro alimentaire, avec pour seul et unique objectif la rentabilité immédiate à tout prix.
La perte des petits et moyens exploitants « conventionnels » (et bientôt bio ?) au profit de l’agro industrie est gravement préjudiciable à plus d’un titre :
- En matière de souveraineté, de sécurité et de qualité alimentaire, puisqu’elle se traduit par des délocalisations massives, de surcroît dans des pays qui ne disposent pas des normes agro-environnementales et de qualité des productions qui sont les nôtres.
- En matière de développement des transports à l’échelle européenne et planétaire qui découle de ces délocalisations (effet de serre,….)
- En matière de maintien des terres agricoles, car une fois soustraites à l’agriculture, les terres sont définitivement perdues pour elle.
- En matière de rempart à la spéculation immobilière et foncière, car la concentration des exploitations tout comme la libération des terres agricoles nourrit la spéculation et la hausse des prix.
- En matière d’équilibre économique des espaces ruraux (activité productive, emplois induits, agri tourisme), mais aussi territoriaux (désertification, mitage, péri urbanisation anarchique, entretien des chemins, des haies, des fossés,…), et environnementaux (biodiversité, risques d’incendies, gestion de l’eau et équilibres hydrologiques,…)
- En matière de satisfaction des besoins alimentaires de l’humanité dans son ensemble : Délocaliser vers les pays du sud pour nourrir le nord est une aberration alors que ces nations en fort développement démographique souffrent déjà pour nombre d’entre elles de sous nutrition.
La réforme de l’OCM fruits et légumes proposée par la commission de Bruxelles évite soigneusement ces sujets cruciaux pour se focaliser exclusivement sur les besoins à court terme des grands intervenants commerciaux que sont la grande distribution et le grand négoce ou encore sur ceux des groupes de la transformation. Ce faisant, plutôt que de résoudre les problèmes, elle va au contraire les aggraver, dans une fuite en avant à la concentration et aux délocalisations. En ouvrant un boulevard aux spéculateurs fonciers et immobiliers et à la perte irrémédiable des terres agricoles.
Maintenir les petites et moyennes exploitations en activité, les aider à poursuivre leur modernisation afin qu’elles répondent toujours mieux aux attentes de la société notamment en matière de qualité des produits et d’environnement, obtenir pour cela une politique de prix rémunérateurs et de régulation des importations, d’encadrement des pratiques de la grande distribution et de l’agro alimentaire, de relocalisation des productions, sont des enjeux agricoles majeurs. Mais ce sont également des enjeux de société qui concernent bien au-delà des agriculteurs et des organisations agricoles l’ensemble des citoyens et des élus.