Les producteurs de cerises sont en colère
Les dirigeants de l’usine Kerry d’Apt, transformateur de fruits qui représente le principal débouché pour les producteurs de cerises d’industrie vauclusiens et languedociens (90% du marché), ont dénoncé le contrat triennal 2005-2007 signé il y a moins d’un an avec les représentants des producteurs.
Sans aucune discussion et à quelques semaines seulement du début de la campagne 2006, les dirigeants du site exigent en effet unilatéralement et sans condition une diminution de 30% du volume des achats effectués régionalement, ainsi qu’une baisse de 20 % du prix précédemment fixé pour les 200 producteurs de cerises locaux qui récoltent mécaniquement (qui passerait ainsi de 0,75 à 0,60 euro/kg), et de 40% du prix fixé pour les 2000 producteurs qui récoltent manuellement (1 euro à 0,60 euro/kg).
Cette remise en cause intolérable des engagements pris ne trouve aucune justification dans des problèmes qualitatifs. Elle est par ailleurs contraire aux règles régissant les rapports commerciaux prévus par la loi, cette dernière précisant que tout changement apporté à un contrat doit obligatoirement passer par une renégociation.
Pour l’heure, la direction de Kerry reste sur sa position et refuse d’entamer quelque négociation que ce soit avec les représentants des producteurs.
Une usine moderne
L’usine de transformation d’Apt est positionnée comme leader mondial sur le marché haut de gamme des cerises confites (Apt représente la capitale ancestrale du fruit confit) et exporte sa production dans le monde entier. Elle fabrique également des cerises au sirop destinées à la pâtisserie, vendues sur le marché français. Elle s’appuie pour cela essentiellement sur la production régionale de cerises (cerises « blanches ») qui malgré leur appellation de cerises d’industrie par opposition aux cerises dites de bouche, n’en restent pas moins des produits agricoles de qualité. L’usine qui emploie 120 salariés, vient de réaliser d’importants investissements de mise aux normes (rejet des effluents) et de modernisation de ses lignes de productions, avec le soutien financier des pouvoirs publics. D’autres usines françaises du groupe irlandais Kerry travaillent parallèlement sur la fourniture de petits fruits surgelés (fraises, framboises,…) pour les fabricants de yaourts et de crèmes glacées, essentiellement à partir de produits d’importation (Pologne, Chine).
L’usine d’Apt serait depuis quelques années en situation de déficit, mais le niveau et la nature de ce déficit ne sont pas connus (poids des investissements ?). La maison mère affiche de son côté des résultats positifs et depuis plusieurs années une progression des dividendes de ses actionnaires (+15% en 2005).
Quelle est donc la stratégie du groupe Kerry ?
Si la stratégie d’imposer une baisse des prix peut sembler s’expliquer au premier abord par une volonté de redressement des résultats du site et donc pour aller vers un maintien des débouchés pour les producteurs locaux, un examen plus détaillé de la situation apporte des éléments beaucoup plus inquiétants.
- Avec les prix proposés, aucun des producteurs dont la récolte est manuelle ne sera en capacité de poursuivre son activité alors que dans le meilleur des cas leurs prix de revient sont estimés à 0,65 euro/kg (hors frais d’OP). Même en ce qui concerne les producteurs qui récoltent mécaniquement, la majorité d’entre eux ne possèdent ni les rendements, ni les surfaces suffisantes, ni les conditions de relief appropriées pour pouvoir dégager un revenu acceptable avec le nouveau prix proposé par Kerry.
- Kerry pourrait il dans ce contexte viser à court terme des approvisionnements de cerises externes (Bulgarie, Roumanie,…), dont les prix de revient sont inférieurs de 20 à 30% aux prix de revient locaux, voire même en Moldavie où ils sont 2 à 3 fois inférieurs ? Ce serait oublier plusieurs éléments importants : Les coûts de conservation (« mise en saumure »), la cerise se dégradant rapidement, auxquels s’ajouteraient les frais de transport, limiteraient considérablement la viabilité de l’opération. Mais surtout, un tel choix poserait des questions qualitatives majeures (y compris en terme de normes phytosanitaires), largement incompatibles avec les marchés « haut de gamme » du fruit confit et avec l’image de marque provençale du produit.
Il reste donc une hypothèse : Kerry chercherait à redresser rapidement et à tout prix les résultats du site sur les dos des producteurs, en vue de le céder au meilleur prix et de se désengager d’une activité cerises jugée non suffisamment rentable par les actionnaires.
Le Modef appelle les pouvoirs publics à réagir
La situation est grave. Elle concerne à court terme la survie de centaines de producteurs de cerises, principalement dans le Vaucluse, ainsi que dans le Gard et l’Hérault. Mais les enjeux dépassent également la seule production agricole : 120 emplois risquent d’être rapidement concernés sur le site Kerry d’Apt, sans parler des emplois induits. Un savoir faire et la renommée du pays d’Apt en tant que capitale du fruit confit sont menacés, avec toutes les conséquences à attendre en terme d’activité touristique et de déséquilibres territoriaux.
La responsabilité de l’Etat est largement engagée : le Modef exige l’intervention urgente du ministre de l’agriculture et du premier ministre :
- Pour faire respecter la loi en ce qui concerne l’obligation de négociation avec les producteurs de la part du groupe Kerry.
- Le cas échéant, pour supprimer les aides publiques à percevoir par le groupe Kerry et pour exiger le remboursement des aides déjà perçues.
- Pour soutenir sans aucune faille la proposition des producteurs provençaux de cerises d’industrie en vue de la reconnaissance par Bruxelles du caractère de « petite production régionale menacée par la concurrence », afin d’obtenir la mise en place d’une aide spécifique à la production leur permettant de se maintenir en activité.